D’habitude, j’attends avec impatience le 1er décembre car cela marque l’ouverture du calendrier de l’Avent, probablement une des meilleures traditions de notre pays. Pas cette année. Cette année, j’attendais le 1er décembre pour pouvoir binge-watcher la quatrième et dernière saison de Eastsiders (je vous explique comment bien regarder cette série dans deux semaines). C’était loin d’être le seul cadeau culturel de ce début décembre. Aujourd’hui, Canal+ commence la diffusion de la nouvelle série Work in Progress et demain du sequel de The L Word. Et mercredi, l’excellent film Lola vers la mer sort en salle de cinéma. Trois séries et un film écrits par des personnes LGBTQ+, joués par des personnes LGBTQ+, sur la vie de personnes LGBTQ+ : ça, c’est la magie de Noël.

Et ce n’est pas fini ! Avec Lauriane de Lesbien Raisonnable on lance un podcast sur The L Word, et qué s’appelerio « Génération·s The L Word ». Chaque semaine, nous inviterons une personnalité francophone à discuter de l’épisode de la veille mais aussi de son rapport à la série. Au programme des dramagouines, des chaleurs (de ménopause), du cul, des mauvaises mères, de la politique, des débriefs mode, et beaucoup de Shane. J’aurais bien aimé vous dire qui sera la première invitée, mais Lauriane dit que le suspens, c’est mieux. Rendez-vous mardi ! D’ici là, vous pouvez écouter la bande-annonce, vous abonner et partager l’info

Si vous avez aimé les cadeaux que nous a fait la culture, je vous invite à faire des cadeaux culture ! En deuxième partie de cette newsletter, je vous propose des livres et docus à mettre sous le sapin de Noël pour regarder Hollywood avec un autre regard.

Sortez le popcorne

📺 Work in Progress, Canal+


Wow, juste wow. Tout dans cette série est extra-ordinaire, du sujet au casting en passant par les thématiques abordées. Commençons par le début. Abby se décrit comme une grosse gouine queer de 45 ans. Alors qu’elle vient de prendre la décision de probablement se suicider dans 180 jours, elle rencontre Chris, un jeune homme trans joué par l’excellent Theo Germaine (The Politician). Cette rencontre va la changer. 

Work in Progress est aussi bien une série sur la santé mentale, la dépression clinique et l’amour de soit qu’une série sur la queerness. Elle propose une rencontre entre deux générations, deux façons de ne pas rentrer dans l’hétéronormativité. Abby fait partie de la génération de lesbiennes qui écoutaient des groupes de rock folk en soirées goudou ; Chris fait partie d’une génération de queers aussi étranges que fier·es et joyeux·se. La vie, le genre et la sexualité de Chris sont traitées avec une énergie et une honnêteté rare. C’est là qu’on voit tout l’intérêt de laisser les personnes concernées écrire leurs histoires. Il faut applaudir les trois scénaristes : Abby McEnany (qui joue le rôle principal), une lesbienne, son ami Tim Mason, et la très grande Lilly Wachowski (Matrix, Sense8, Bound), une femme trans. Quelle émotion de voir des personnes invisibilisées avoir enfin le droit de raconter leurs histoires. Mais surtout quel plaisir de voir une série si drôle, positive et profonde.

🎬 Lola vers la mer, Laurent Micheli

Lola (Mya Bollaers) a 18 ans, elle skate, a les cheveux roses, est trans et vient de perdre sa mère. Elle aimerait faire son deuil mais son père (Benoît Magimel) refuse qu’elle assiste à la cérémonie. Lola ne se laisse pas faire, et la voilà embarquée dans un road-trip avec son père transphobe. Lola vers la mer est un film sur la transition, mais aussi sur le deuil, sur le passage à l’âge adulte et l’acceptation des différences. A aucun moment, l’auteur-réalisateur Laurent Micheli n’impose un point de vue, il laisse ses personnages vivre et les spectateur·ices réfléchir et se questionner. Lola vers la mer est tout l’inverse de Girl, autre film belge sur une adolescente en transition réalisé par un homme cis gay. C’est un film beau, nerveux et mélancolique qui met en scène la jeunesse trans avec réalisme, loin de tout sensationnalisme ou exotisation. J’ai demandé à plusieurs personnes trans ce qu’elles en avaient pensé pour Cheek et je suis encore touchée par leurs témoignages. Je partagerai le lien sur Twitter et Insta dès que l’article sortira. L’actrice trans Mya Bollaers tiens ici son premier rôle et déborde d’énergie. A voir urgemment.

L'actu qui met des paillettes

J’ai parlé longuement à Anne Demoulin de l’histoire des lesbiennes dans les séries américaines. Elle en a tiré ce recap efficace et factuel. [20 minutes]

C’est confirmé, la chaîne Hello de Canal+ n’est plus ni moins que du queer-baiting. Cette phrase du directeur général adjoint des antennes et programmes : “je ne sais pas si le modèle américain est intéressant pour nous puisqu’ils sont passés d’une absence de représentation de la diversité de la société à un modèle parfois excessif ». Okay baïïï [Komitid]

Il y aurait des personnages LGBTQ+ dans le prochain Star Wars. Je répète, il y aurait des personnages LGBTQ+ dans le prochain Star Wars (mais ça ne sera pas Poe et Finn). [Les Inrocks]

Netflix a corrigé des sous-titres problématiques dans Eastsiders. Le VIH y était présenté comme étant sale. On n’est pas surpris·es vu l’incapacité habituelle de la plateforme à traduire correctement les concepts liés à la vie queer et LGBT. [Têtu]

Billy Dee Williams, aka Lando Calrissian, utilise les pronoms féminins et masculins. Il n’y a pas d’âge pour être non-binaire. [Out]

Noémie Merlant jouera un homme trans dans le film A Good man. LA FATIGUE. J’ai demandé des informations supplémentaires à la réalisatrice Marie-Castille Mention-Schaar, elle a accepté de répondre à mes questions, je vous tiendrai au courant. [Lesbien Raisonnable]

Les acteur·ices transgenres plus visibles à Hollywood, mais toujours en galère. [Les Inrocks]

Mais que se passe-t-il ?

L’Histoire est écrite par les gagnants. Et généralement les gagnants, ce sont des hommes blancs, hétéro et cis. C’est définitivement le cas dans le cinéma. A en croire les docus et les livres, nous devons le 7ème art et Hollywood à ces messieurs. C’est très loin d’être vrai, évidemment. On doit le premier film de fiction et le plus gros studio pré-Hollywood à une femme, Alice Guy. Quant à Hollywood, il a été fondé dans les années 10 à parité par des femmes et des hommes, mais aussi par des personnes juives ayant fui les polgroms. Quand il a été clair qu’il y avait de l’argent à se faire avec ce nouvel art, les hommes blancs, cis et hétéros ont débarqués et ont progressivement viré les femmes. Il faut lire ce super article dans Antidote. Mais même après ce coup d’état, les minorités ont continué à jouer un rôle vital dans le développement du cinéma. Les lectrices, les assistantes, les autrices de livre ont été responsables des plus grands succès de tous les temps à commencer par Autant en emporte le vent. Dans les années 50, ce sont des hommes gays qui ont écrit les livres dont ont été inspiré les cartons de l’époque, notamment Tennessee Williams à qui l’on doit La Fureur de vivre et Soudain l’été dernier (évidemment l’homosexualité des livres a été passée à la machine lors de l’adaptation cinématographique). Etc.

Taire la bi ou homosexualité des personnalités publiques et invisibiliser la participation des minorités au monde du cinéma a des conséquences. Cette réécriture de l’histoire donne l’impression que le 7ème art s’est construit sans ses “marginaux”. 
Taire leur participation, c’est taire les discriminations qu’ils ont rencontré, taire comment on les a empêché d’aller plus loin. Comment comprendre l’homogénéité de l’industrie cinématographique, comment comprendre les messages qu’elle a diffusé et qui ont façonné notre société, si on ne regarde pas en face cette exclusion structurelle des groupes minorisés ? 
Et puis taire leur participation aide à les exclure aujourd’hui. Puisque rien ne leur est dû et que le cinéma s’est débrouillé sans eux jusqu’aujourd’hui, pourquoi leur laisser de la place maintenant ? Si les personnes LGBTQ+ ont pu cacher leurs différences tout ce temps, pourquoi commencer à les revendiquer ? 
Bref, il faut parler de ces oublié·es et de ces straight-washé·es, pour rendre à César ce qui appartient à César, mais aussi pour améliorer notre présent.

Il nous faut des livres, des documentaires, des biopics, des expositions qui regardent toute la réalité, qui rétablissent la vérité trop longtemps cachée. Il ne s’agit pas de montrer l’invisibilisation d’un groupe mais de tous les groupes, de ne laisser personne sur le côté. Je lisais récemment un livre co-écrit par 15 personnes : 15 hommes blancs cis. Inutile de dire que le contenu était tout à la fois sexiste et transphobe. Ce n’est pas acceptable.

J’étais donc ravie de lire Ma folle histoire du cinéma de Kevin Elarbi, un acteur connu notamment pour son rôle dans la série Clem. Très loin du livre académique, ce livre est une exploration moderne et personnelle du cinéma hollywoodien et français des années 30 à aujourd’hui. L’auteur nous plonge dans les dessous d’Hollywood, met en avant le fonctionnement de l’industrie, les relations entre tous ses membres et la façon dont le cinéma et la société se sont influencées. Loin de dresser une liste académique de films à voir, Kevin Elarbi distille des conseils : commencez par tel film, regardez ensuite celui-ci, privilégiez la VF sur celui-là, lisez ce livre avant son adaptation ciné. Parce que Kevin Elarbi n’est pas un vieux mec blanc hétéro – c’est un vingtenaire franco-tunisien ouvertement gay -, il n’oublie pas de parler des personnes de couleur qui ont contribué au succès d’Hollywood, du sort des femmes qui ont tout donné pour le cinéma et de l’influence primordiale des artistes LGBTQ+ et de la culture queer. Un excellent cadeau à mettre sous le sapin. Vous pouvez l’acheter sur leslibraires.com pour éviter Amazon.

Si vous préférez les documentaires, je vous recommande ceux de Julia et Clara Kuperberg. Qu’ils parlent du traitement des Asiatiques à Hollywood, des femmes pionnières du cinéma ou de la censure, ils sont tous fascinants. Dix de leurs documentaires ont été édités dans un coffret DVD, ça fera un bon cadeau pour les fêtes. Vous pouvez aussi en retrouver certains sur OCS.

Je vous recommande aussi, toujours sur OCS, la mini-série de Ryan Murphy chéri Feud: Bette and Joan. La série se penche sur la rivalité opposant les actrices Bette Davis (Susan Sarandon) et Joan Crawford (Jessica Lange) sur le tournage du film Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? (1962). En s’intéressant aux coulisses de ce film, la série explore le sexisme, la misogynie et l’âgisme. Je ne le répèterai jamais assez : abonnez-vous à OCS, offrez l’abonnement à votre famille, offrez-le vous !

Si vous parlez anglais, profitez-en pour lire le classique The Celluloid Closet de Vito Russo. Le livre a été adapté en documentaire par Rob Epstein et Jeffrey Friedman (dispo en VOST). Du côté de chez nous et beaucoup plus récents, Maxime Donzel a sorti le super documentaire Tellement gay ! Homosexualité & pop culture que vous pouvez choper illégalement sur YouTube.

Joyeuses fêtes !

Le quart d'heure musical

J’ai pris la décision d’ajouter Harry Styles à cette playlist dédiée aux musicien·nes LGBTQ+ parce que bon ça suffit. Oui, je sais, il refuse de nommer son orientation sexuelle ou son identité de genre, et ce n’est pas à moi de le faire pour lui. Mais en même temps, il nous cherche avec toute ses déclarations de refus de l’hétéronormativité. Et j’ai vraiment trop envie d’ajouter ses dernières chansons à la playlist.

Et puis aussi de la pop française. J’adore le clip particulièrement queer de « Using My Body » de Igor Dewe. Je valide aussi la chanson et le clip anti-manif pour tous de Hoshi, même si j’aimerais bien qu’on arrête de leur donner de la visibilité. A retrouver sur Spotify et Deezer.

Watermelon Sugar de Harry Styles, Weekend à Rime d'Etienne Daho, Using my body d'Igor Dewe, Amour censure d'Hoshi, Quand j'entend les gens de Mélodie Lauret

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A très vite en podcast, 

Aline

Bette Porter vous pointe du doigt