🍿🦄 #13 De la sexualité de Karl Lagerfeld

Karl Lagerfeld est décédé depuis déjà cinq jours, je déclare donc la période de “respect pour le mort” finie. Rassurez-vous, je n’ai pas prévu de dédier cette newsletter, ni même cet édito, à cet artiste dont le travail me laissait indifférente et la grande majorité des opinions attristée.

Il était opposé au mariage pour tous parce que c’était un truc de bourgeois, à l’homoparentalité parce que deux hommes ne pourraient pas s’occuper d’un bébé et il était opposé à l’immigration en provenance de pays majoritairement musulmans parce que – euh… Il était grossophobe au possible, convaincu que les agressions sexuelles faisaient partie du boulot de mannequin, que les féministes étaient moches, et qu’être moche, c’était la pire chose qui pouvait arriver à une femme. Cet article de Dora Moutot résume bien la situation. Un génie.

Malgré le peu d’amour que j’avais pour lui (euphémisme, bonjour), je lui étais reconnaissante pour une chose : son honnêteté sur sa vie romantique et sexuelle. Karl Lagerfeld n’a pas caché ne pas avoir eu de relation sexuelle avec son partenaire, le fascinant Jacques de Bascher (j’adore cet article de i-D sur lui) décédé en 1989. Quand il couchait avec des hommes, c’était avec des escorts pour qui il n’avait pas de sentiment.

Cela fait de lui la personne asexuelle la plus connue au monde, même si je ne pense pas qu’il se soit jamais identifié ainsi. Ses déclarations ont permis de montrer que l’on pouvait être heureux sans avoir de rapports sexuels, que l’on pouvait être en couple sans sexualité commune. W-O-W.

Asexualité : absence d’attirance sexuelle pour qui que ce soit
Demisexualité : attirance sexuelle uniquement pour une personne envers qui la ou le demisexuel·le a développé un fort lien émotionnel
Aromantisme : absence d’attirance romantique 

Quand j’étais ado, je n’avais aucun désir sexuel, les discussions sur le cul m’ennuyaient au plus au point. J’avais l’impression d’être seule au monde. Tout tournait autour du sexe, les pubs, les magazines, les séries… Tout ! Ne pas s’intéresser au sexe, c’était s’isoler. Affirmer son manque d’intérêt en public, c’était devenir un phénomène de cirque. Arrivée à la vingtaine, on me disait qu’il fallait que je me force, que mon intérêt pour la chose allait venir avec l’exercice.

Alors, je me suis forcée, par curiosité et envie de normalité. Parfois, j’étais contente de l’avoir fait, j’ai même eu des relations sexuellement satisfaisantes (aux lectrices concernées : si ce n’est pas le cas, pas la peine de m’envoyer vos cartes de feedback). Pourtant, je continue d’avoir honte de mon manque d’intérêt pour le sexe, d’avoir peur de ne pas satisfaire ma ou mon partenaire. A vrai dire, taper ces quelques phrases m’effraie. Que vont penser les gens ? Ne suis-je pas en train de m’assurer que plus aucun·e queer parisien·ne ne puisse concevoir une relation avec moi ? Suis-je en train de me garantir un célibat à vie ?

Representation matters, comme on dit de l’autre côté de l’Atlantique. Avoir des Karl Lagerfeld est important car cela permet de nous interroger sur l’omniprésence du désir sexuel dans notre société et de normaliser des concepts comme l’asexualité ou la demisexualité. Qu’en est-il dans la fiction ?

S’il existe des personnages qui n’ont pas de vie sexuelle dans les séries, films et livres (bonjour Sherlock), rares sont ceux qui parlent de leur orientation sexuelle.

Quelques personnages disent explicitement n’avoir d’attirance sexuelle pour personne sans donner un nom à cette orientation. C’est le cas du vampire Raphael Santiago dans Shadowhunters qui fait son coming-out dans une scène très steamy (et totalement hilarante tellement elle est mauvaise) ou Lord Varys dans Game Of Thrones. On notera que Varys est la personne la plus intelligente et badass de Westeros, y a-t-il un rapport avec son asexualité ? Je vous laisse décider. 

L’incroyable série Faking it a fait l’inverse avec son personnage de Brad. Le seul intérêt de Brad, c’est son asexualité. Faking it a inventé le concept du “token asexuel”, l’asexuel·le de service.

Ce n’est pas le cas de Todd Chavez, le meilleur ami de BoJack Horseman, le cheval cynique et désabusé de la génialissime série animée du même nom (avis non subjectif, constat complètement irréfutable). Au cours des deux dernières saisons, Todd va réaliser qu’il est asexuel, rejoindre un groupe de “aces”, leur surnom, sortir avec une femme et bien plus. Un arc narratif très réaliste grâce à l’intervention d’une consultante asexuelle. 😮

Toutes et tous les showrunneurs ne sont pas prêts à accepter l’asexualité de leur personnage, pas intéressant scénaristiquement selon eux. Et c’est ainsi que Jughead, un personnage officiellement asexuel (et officieusement aromantique) dans le comics Riverdale, est devenu hétéro dans l’adaptation netflixienne. Mood : emoji rouge énervé

Pourtant il y a tant de choses à dire sur le sujet. J’aimerais tant voir un personnage asexuel qui doit annoncer son orientation à son crush, une adolescente demisexuelle qui vit sa puberté sans désir sexuel (ni jugement), un ace qui couche avec sa femme pour la satisfaire (mais qui s’en passerait volontier), etc.

L’écriture de personnages asexuels, demisexuels et aromantiques est importante car elle permettrait aux personnes concernées de réaliser et d’accepter qu’elles ne sont ni bizarres ni cassées mais qu’elles ont simplement une orientation sexuelle différente.

Il faudrait aussi des personnages qui ne se définissent pas comme asexuels ou demisexuels mais pour qui le sexe n’est pas une nécessité. Car, ne l’oublions pas, notre société n’est pas faite que de personnes qui n’ont aucune attraction sexuelle oui qui sauteraient sur n’importe quelle opportunité de baiser. De nombreuses personnes traversent des périodes sans désir sexuel, aiment le contact physique mais pas les rapports sexuels, sont en couple mais couchent très rarement ensemble. Nous n’avons pas tous et toutes les mêmes envies !

Sortez le pop-corn 🍿

🎬 The Normal Heart, HBO

Quand The Normal Heart est sorti en 2014, ce téléfilm avait fait grand bruit pour plein de (bonnes) raisons :
  1. Il s’agissait de l’adaptation d’un classique de la littérature queer, The Normal Heart de Larry Kramer, qui raconte l’organisation de la communauté LGBT new-yorkaise face à la découverte de ce qu’on appelait alors le “cancer gay”.
  2. Ryan Murphy (Glee, American Horror Story) était aux manettes et avait embarqué Larry Kramer avec lui.
  3. Ce film réunissait ce qu’il se faisait de mieux en terme d’acteurs outs – Matt Bomer (Magic Mike), Jim Parsons (The Big Bang Theory) et un petit peu de Jonathan Groff (Glee).
  4. Mark Ruffalo et Taylor Kitsch (Friday Night Lights) y jouaient des rôles d’homme gay et Julia Robert une Erin Brokovitch du sida.
Le film a reçu des avis partagés. C’est vrai que le film va vite, n’est pas toujours très subtile, que les dialogues sont parfois un peu forcés, mais cela a fonctionné pour moi.

Ce film réussit à transcrire l’énergie et la liberté de la communauté gay pré-SIDA, la beauté des relations entre ces hommes, leur vie dans le placard, les morts, la souffrance, la perte d’une génération mais aussi la rage, l’amour et l’envie de vivre. Bref, il rend hommage à celles et ceux qui se sont battus et donne envie de s’engager. C’était exactement l’ambition de Ryan Murphy.

Pour Ryan Murphy, transformer cette pièce en film grand public était une affaire personnelle. Comme beaucoup d’hommes de sa génération, Ryan Murphy était très attaché à The Normal Heart. A tel point qu’il s’était endetté pour acheter les droits de la pièce alors qu’il n’était encore qu’un jeune showrunner (l’histoire du film, fascinante, est à lire ici).

Matt Bomer a aussi insisté pour faire ce film. Parce que c’était ce livre qui lui avait ouvert les yeux sur le monde et sur l’homosexualité à l’adolescence, il était prêt à tout pour ce film. Il a perdu 16kg en 4 mois pour ce rôle, menaçant sa santé. Il en parle ici.

L’histoire de ce film se mélange avec l’Histoire LGBT. Larry Kramer s’est inspiré de sa propre expérience en tant que cofondateur la Gay Men’s Health Crisis (GMHC), la première association à s’être intéressée au sida, pour écrire les personnages et les évènements.

L’écriture même de cette pièce fait partie de l’Histoire. Larry Kramer a écrit cette pièce en 1985 après s’être fait virer de la GMHC. Son style d’activisme, trop criard, trop violent, dérangeait. Quelques années après la sortie de sa pièce, il s’est remis à l’associatif en créant… Act Up. Et c’est là que 120 Battements par minute prend la relève.

 

L’actu paillettes ✨

  • Comment Secret Story a instrumentalisé la transidentité pour faire de l’audience. [Komitid]
  • Ilene Chaiken a laissé les rênes de The L Word à la trentenaire Marja-Lewis Ryan. Elle raconte cette passation. [NBC News]
  • La bande-annonce de Rocketman, le biopic sur Elton John, est là. Son interprète Taron Egerton a une voix de folie et le film s’annonce queer as fuck. J’annonce la saison de l’obsession sur Elton ouverte ! [Out]
  • Bilal Hassani va faire l’Olympia !
  • Un film sur une fan de Riot grrrls ! J’espère qu’il y aura des lesbiennes. [Vulture]
  • Ian McKellen, l’acteur septuagénaire out le plus cool, a un regret. [Out]

 

L’âne : Jussie Smollett 🤢

Quand Empire, le drama américain sur fond de hip-hop, était sorti, j’avais été impressionnée que l’un des personnages principaux soit un Afro-américain gay et que son acteur, Jussie Smollett, le soit aussi. J’avais trouvé ça franchement courageux.

Flashforward. Le 28 janvier, Jussie Smollett porte plainte pour agression homophobe et raciste. Et je me dis : je savais bien que c’était trop beau pour être vrai. Comme tant de gens, je m’émeus sur les réseaux. Des gens qui ne regardaient pas Empire connaissent désormais son nom.

Mais depuis quelques jours, son nom n’est plus synonyme de survivant courageux mais de menteur. Jussie Smollett est en effet accusé d’avoir déposé une fausse plainte. Il a été libéré sous caution et attend son jugement.

Ce n’est pas la première fois qu’une personne s’invente une agression (ahem le Refuge) mais cela fait toujours aussi mal. Quelles seront les conséquences de ce mensonge hautement médiatisé pour les réelles victimes dont la parole est déjà si rarement prise au sérieux ?

Jussie Smollett a cru que se faire passer pour une victime lui permettrait de s’imposer comme un héros. Dans The Atlantic, John McWhorter décrypte cette nouvelle tendance : le victimhood chic. Je ne trouve pas les emojis pour illustrer mon mood.

Le quart d’heure musical 💃

Que de nouveautés queers ! Un EP de Kehlani ! Une collab entre Vitalic et Rebeka Warrior : Kompromat (j’ai un mois de retard, don’t judge me) ! A retrouver sur Spotify et Deezer.

Sur ce, je m’en vais profiter du soleil 😘

A la semaine prochaine,